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Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et longtemps, du côté d'Oyssel, au-delà des îles.
Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville, la grande Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des Plantes.

Madame Bovary, Gustave Flaubert
©Illustration: Love by MartaSyrko®
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Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré : il avait des éclats de colère, puis des râles élégiaques d'une douceur infinie, et les notes s'échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s'emplissait le coeur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à l'accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte d'une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l'avait aimée d'un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune, lorsqu'ils se disaient : «À demain ; à demain !...» La salle craquait sous les bravos ; on recommença la strette entière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d'exil, de fatalité, d'espérances, et quand ils poussèrent l'adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration des derniers accords.
– Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la persécuter ?
– Mais non, répondit-elle ; c'est son amant.

Emma Bovary, Gustave Flaubert, extrait

®Illustration, Source: Tumblr €bluewatergirl©
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À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre.

Emma Bovary, Gustave Flaubert

®Illustration: Miss Janet Fischietto for Aestheticult by Mary Stuart©
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Daniele de Barbarac in Ener After - 1998
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Elle se répétait : J'ai un amant ! un amant ! se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré.

Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert
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Mes-Dames, Mes-Demoiselles! M'enfin!

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Mon bien-aimé

J’ai été si contente, en descendant, de trouver votre lettre, votre si gentille lettre. C’était comme d’entendre votre chère voix taquine, de voir votre chaud sourire, vous étiez près de moi et nous causions gaiement. Ça devient un vrai plaisir de correspondre quand les réponses arrivent vite, une conversation devient possible. Vous ne me semblez pas loin en cet instant, je sens que vous m’aimez aussi bien que si vous me regardiez, et je sens que vous sentez que je vous aime. Mon chéri, vous ne savez pas à quel point ça me rend heureuse, je ne savais pas moi-même quel bonheur vous pouviez me donner. Toute la journée a été ensoleillée, radieuse, merveilleuse, par la grâce de cette douce lettre qui m’est allée au cœur. Je suis jalouse que vous écriviez des lettres pareilles, ce n’est pas juste ; moi je ne peux exprimer ce que je voudrais en une langue étrangère, vous, vous pouvez faire le spirituel; bien décrire les choses, bien raconter des histoires. Je ne peux manier qu’un mauvais anglais enfantin, quoique n’étant pas stupide, vous savez. Vous allez vous croire plus malin, plus intéressant et, devant ma gaucherie, concevoir un mépris hautain…

LE SOIR

Mon chéri, il est minuit ; quelle heure cela donne t-il à Chicago ? L’heure du dîner, je crois : que faites-vous en ce moment ? Mangez-vous un plat d’os ? Je suis dans ma chambre, qui est vraiment bien pouilleuse, j’aurais honte de vous la montrer. Les murs, ça va, ils sont roses, rose pâte dentifrice, mais le plafond, d’une telle saleté, la pièce, si minable, sans rien de confortable ni de joli, auraient besoin d’un homme de ménage compétent qui leur donnerait une « touche féminine » attrayante. Malgré tout, j’y suis attachée, à cette chambre pouilleuse iù j’ai vécu toute la guerre, y cuisant des nouilles et des patates, et je ne peux m’en arracher, ce qui serait la seule conduite sensée.

Je ne me sens pas un grain de bon sens ce soir, je me sens malheureuse, laissez-moi pleurer un peu. Ce serait exquis de pleurer dans vos bras ; je pleure parce que je ne pleure pas dans vos bras, ça n’a pas de bon sens, puisque si j’étais dans vos bras, je ne pleurerais pas. C’est idiot d’écrire des lettres d’amour, l’amour ne peut se dire par lettres, mais que faire quand cet affreux océan s’étend entre vous et l’homme que vous aimez ? Que pourrais-je vous envoyer ? Les fleurs se fanent, les baisers, les larmes ne s’envoient pas. Seulement les mots, mais je m’exprime mal dans les mots anglais. Vous pouvez être fier, vous me faites pleurer à travers l’Atlantique ! Je suis trop fatiguée et vous me manquez trop. Vous savez, ce retour est très dur, très difficile à vivre. Il y a quelque chose de si triste en France, quoique cette tristesse me plaise. Et puis en Amérique, j’étais en vacances, je n’exigeais rien de moi, ici j’ai à faire, mais je ne sais pas précisément quoi ni si j’en suis capable. J’ai eu une étrange soirée, j’ai beaucoup bu pour a supporter, et je demeure troublée. Je vous ai parlé de cette femme très laide, amoureuse de moi, je me rappelle quand : sur les lits jumeaux à New York, nous parlions des femmes, je voyais votre cher visage, j’étais heureuse. C’est avec elle que j’ai dîné. Il y a quatre jours je l’avais rencontrée, elle m’espionnait (elle me l’a avoué) et elle est entrée dans le café où j’étais installée, tremblant de tous ses os ; je lui avais promis un dîner. Elle m’a apporté le manuscrit d’un journal où elle relate sans la moindre réserve son amour pour moi — remarquable, c’est un grand écrivain, elle sent profondément les choses et les fait admirablement sentir. Lire ce journal constitue une expérience assez bouleversante, d’autant plus qu’il s’agit de moi. J’ai une sorte d’admiration pour elle, et beaucoup de sympathie, mais je ne la vois qu’à peu près une fois par mois, quand je suis à Paris, je ne suis pas sérieusement attachée à elle, et elle le sait. Ce qui est troublant, c’est que nous pouvons parler très librement de son amour pour moi et en discuter comme s’il s’agissait d’une maladie. Toutefois vous vous doutez qu’une soirée avec elle n’est pas une sinécure. Elle m’invite toujours dans un des meilleurs restaurants de Paris, où elle tient à commander du champagne et des plats onéreux. Je parle tant et plus, je raconte des histoires, j’essaie d’être gaie et naturelle. Elle, elle boit comme un trou. Après, nous allons dans quelque bar et là, elle devient tragique, ça me met mal à l’aise, alors je lui dis au revoir. Elle s’en va pleurer, je le sais, se taper la tête contre les murs et ruminer des idées de suicide. Elle refuse d’avoir un seul ami en dehors de moi, vit seule du matin au soir et me voit, moi, six fois par an. Je déteste l’abandonner dans les rues, seule, désespérée, et rêvant de mort, mais que puis-je faire ? Trop d’amabilité serait pire que tout. De toute façon je ne pourras pas l’embrasser, et là est le problème. Que puis-je faire ?

Ce matin aux Temps modernes j’ai ramassé un tas de manuscrits que j’ai examinés dans la journée. Parmi eux il y avait un document étonnant : la vie d’une prostituée racontée par elle-même. Mon Dieu ! quand on pense que c’est ainsi que le monde lui est apparu depuis qu’elle vit sa seule et unique vie, et qu’elle mourra sans connaître autre chose ! C’est terrifiant ! Son style est d’un naturel, d’une crudité tels qu’une publication est presque impossible. Voilà sur quoi on devrait pleurer plutôt que sur ses propres petits tourments. En plus, elle trouve moyen d’être drôle !

Mon bien-aimé, je vais me coucher. Ça m’a réconforté de vous écrire. Ça me réconforte de savoir que vous êtes vivant, que vous m’attendez, que le bonheur, l’amour reviendront. Vous m’avez dit une fois que j’avais plus d’importance pour vous que vous pour moi, je ne crois plus que ce soit juste. Vous me manquez, je vous aime, je suis votre femme comme vous êtes mon mari. Je vais dormir dans vos bras, mon bien-aimé.

Votre

Lettre de Simone de Beauvoir à Nelson Algren
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16/04/2017
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elle m'étala, avec un orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d'un murmure orageux, son ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif, doux pour s'y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud ; elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femme, dont les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et de démon ; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et collante ; dans la nuit ses yeux brillaient d'une manière terrible, et le bracelet d'ambre, qu'elle portait au bras droit, sonnait quand elle s'attrapait au lambris d'alcôve

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade
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