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Luc Séguin
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Onfray m’intriguait. La rumeur en fait un conservateur réactionnaire, à la limite de l’islamophobie. Exemple : le très mauvais compte rendu de Nathalie Collard, bonne critique littéraire par ailleurs, lorsqu’elle se donne la peine de lire le livre. Onfray, lui, dans une entrevue, s’est dit anarchiste de gauche... Ce que montre Décadence, c’est une posture plus complexe.

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Il y aura, pour moi, un avant, et un après La Langue rapaillée. Ce que j’aime de ce court essai de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, c’est qu’il s’attaque à ce qui menace le plus le français parlé au Québec : son statut, les préjugés dont il est l’objet, voire le mépris. Je pense, ici, à la remarque d’Eugénie Bouchard, il y a quelques années, ou celle de Thierry Ardisson, sur le plateau de Tout le monde en parle. Beaudoin-Bégin remonte plus loin, au frère Untel, pour qui le joual, c’est-à-dire le français québécois familier, est « une langue désossée », « un cas de notre inexistence ». L’auteure cite aussi cette blague qui circule encore sur Facebook, où, sur trois colonnes, des mots anglais sont comparés à leurs équivalents en français soigné, puis en « Québécois » familier : « right here », « ici même », « drette là »... Mais, aussi bien, le mépris se voit chez ceux qui trouve le français d’ici « pittoresque », « cute »…

Cette situation a des causes historiques, mais s’explique aussi par la prépondérance d’une certaine idée de la langue française, qui serait si « belle, esthétique, grande, prestigieuse ». Pour déconstruire ce mythe, Beaudoin-Bégin rappelle d’abord quelques évidences : toutes les langues évoluent, elles sont vivantes, hors de tout essentialisme, et toutes possèdent deux registres : le registre soigné, ou soutenu, et le registre familier, dont aucun n’est supérieur à l’autre, chacun ayant sa valeur, son utilité. Le problème, c’est que les puristes comme Guy Bertrand, premier conseiller linguistique de Radio-Canada, appliquent au registre familier, celui de la langue parlée au quotidien, en situation informelle, les règles plus strictes du registre soigné, réservé aux situations « formelles ». Or, le registre familier se définit par sa liberté, le fait, précisément, que chacun peut utiliser la langue comme il veut, employer l'épenthèse, modifier des mots, en utiliser certains plutôt que d’autres, comme des anglicismes, des archaïsmes : « Lorsque les puristes viennent affirmer que tel ou tel mot est acceptable en registre familier, ils sortent de leur juridiction. Personne, sauf les locuteurs, ne peut gérer le registre familier ». Une seule contrainte : être compris de son interlocuteur.

Beaudoin-Bégin se montre particulièrement convaincante lorsqu’elle met en lumière, à partir de plusieurs exemples, l’incohérence des puristes dans leur critique des anglicismes, et le peu de valeur de leurs arguments, qu’ils tentent d’appuyer sur l’étymologie, sur la logique, alors que la langue est truffée d’illogismes. Si certaines formes ne sont pas acceptées, inutile de chercher « des explications plus approfondies que le fait que ces formes ne sont pas acceptées ». Point. « La norme prescriptive est un ensemble de règles auxquelles la société accorde une valeur ».

Si sa critique des puristes, aussi appelés « prescriptifs », est si sévère, c’est qu’ils « ont bel et bien réussi à profondément inculquer dans l’imaginaire linguistique des Québécois l’idée que la plupart des formes caractéristiques à cette communauté linguistique sont les symptômes de l’étiolement de la langue »

Cet essai réhabilite le français québécois, non pas comme langue distincte, comme le suggère le terme « joual », mais en tant que variation du français. Une variation parmi les autres variations, ni dégradée, ni étiolée. Car, en matière de langue, il ne peut y avoir rien d’autre que cela : des variations. Et aucune n’est supérieure à l’autre, pas même la variation française, élevée au statut de norme de référence au Québec depuis le rapport Durham, au XIXe siècle. Toutes ont leur registre soigné et leur familier, toutes sont composées de mots anciens et modernes, toutes évoluent, toutes expriment une identité. Les mépriser, c’est mépriser les gens qui en font usage.


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Je cite Jacques Attali : « Personne, pas même les rabbins ou les juges, n'a le droit de vivre sans travailler. [...] Travailler de ses mains est le premier devoir d'un Juif, quel que soit le temps qu'il passe à étudier, prier, juger, enseigner. »

Le narrateur d’Indignation, de l’auteur américain Philip Roth, peut bien se dire « athée convaincu », dans le petit monde de son quartier juif, dans la boucherie kascher de son père, cette règle issue d'une tradition millénaire n’a pas complètement été effacée par l’assimilation. 

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C’est un roman sur le lien filial, mais aussi sur l’attachement aux autres, aux êtres vivants, aux animaux, bref, sur l’attachement à la vie. Un roman, évidemment, où la mort, la pensée de la mort est aussi présente, où les mots « mentir », « trahir », « peur », reviennent souvent.

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Le 15 juin 1978, dans la taïga sibérienne, en amont de la rivière Abakan, fut découverte une famille russe vivant en ermite, complètement coupée de tout contact avec les hommes. Les géologues ayant aperçu leur cabane et leur jardin lors d’un vol en hélicoptère, furent leurs premiers « visiteurs » depuis 1945. Les Lykov sont des vieux-croyants, des Russes restés fidèles aux vieilles pratiques abolies par l’Église orthodoxe lors de la réforme du patriarche Nikon au XVIIe siècle. Ils parlent un russe vieux de 300 ans, rejettent tout ce qui vient du « siècle », c'est-à-dire du monde séculier. Leur subsistance dans la taïga repose principalement sur la pomme de terre et l’amande de cèdre. L’arbre le plus utile, outre le cèdre : le bouleau, dont l’écorce permet de fabriquer des chaussures, des seaux… Le chanvre également est indispensable. Une catastrophe : la perte d’une aiguille ! La pire menace : pas l'ours, pas le loup, mais le tamia rayé, ou suisse, que le traducteur appelle improprement « écureuil ».

Les premières rencontres furent cordiales. Des liens se créèrent. Lorsque Vassili Peskov, journaliste de Moscou, intervient dans l’histoire, en 1982, les deux fils sont décédés, ainsi qu’une des filles. Dans les conditions extrêmes de la taïga, le stress créé par la rencontre avec les géologues -- deux des enfants n’avaient jamais vu d’êtres humains autres que les membres de leur famille -- peut leur avoir été fatal. Seuls subsistent le père, Karp Ossipovitch, et la cadette, Agafia.

Dans une U.R.S.S. déliquescente sur le point d’imploser, Peskov va faire de ces vieux-croyants sectaires, solidement enracinés dans une tradition, de véritables vedettes nationales. Les lettres à son journal affluent, et les dons de tous genres pour aider ces « Robinson » des mont Saïan à survivre. Car les Lykov ont besoin d’aide. Le père se fait vieux -- il mourra en 1988 -- et, seule, la fille ne peut pas tout faire. Et là réside l’émouvante beauté de ce récit : alors que le rejet, le mépris, auraient pu être réciproques et sans appel -- des fondamentalistes intransigeants, opposés à des païens, des mécréants --, nous assistons aux plus touchantes marques de respect. Des visites en hélicoptère, des cadeaux, des discussions franches, une curiosité réciproque et respectueuse, une attention généreuse à ne pas heurter ces êtres reclus dans leur cabane misérable, au coeur de l’hiver sibérien, fragilisés, comme des oiseaux au creux de la main… Et, en tout temps, cette retenue, cette pudeur qui dit peu et exprime beaucoup, une chaleur humaine chez ces hommes, travailleurs du froid d'humble condition.

Ermites dans la taïga m’a réconcilié avec la civilisation chrétienne, que mes récentes lectures présentaient sous un jour critique assez déprimant.

#littératurels

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Je n’avais pas terminé La Route (2006), de Cormack McCarthy, un roman qui nous plonge dans un monde postapocalyptique, aux États-Unis, où un père et son jeune fils marchent en direction du Sud, luttant contre la faim, le froid, la solitude, le désespoir… Des autoroutes désertes, des villes fantômes... Des bandes de pillards errants… Trop heavy pour moi.

Cet atmosphère de fin des temps se retrouve aussi dans La Faim blanche (2116), de Aki Ollikainen. La grande famine de 1867 en Finlande. Des milliers de personnes jetées dans la mendicité, errant de village en village… Le froid de l’hiver, le typhus… Une famille dont le père d’abord va mourir, puis la fille, puis la mère, laissant seul le petit garçon de six ans… Cette fois-ci, j’ai tenu bon et j’ai lu jusqu’au bout.

Mais pourquoi écrire de tels romans où ne luit aucune solidarité, aucune humanité, aucun espoir, où la Terre mère n’a plus rien à offrir à ses enfants ? Mon sentiment, et c’est pourquoi j’en parle ici, c’est qu’ils nous parlent de notre propre angoisse devant la destruction des écosystèmes dont dépend notre survie.

Ces deux romans, à travers un imaginaire de la catastrophe, nous ramènent ainsi à notre réalité, celle-là dont nous cherchons si désespérément à nous distraire avec « nos écrans à tout faire », comme dirait Serge Bouchard.


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« Si tu respectes la durée, si tu la sens, tu ne peux pas éviter la nostalgie. Voyons donc ! La nostalgie, c’est le pays de ton enfance, un territoire que tu ne pourras plus retrouver jamais, jamais, jamais. Nous sommes tous des exilés à cause de la temporalité. Nous devrions tous nous tenir la main, nous dire : “ Ce que tu vis, je le vis, tout le monde le vit. ” »

La durée, je la sens. Et ce qui m'émeut chez un écrivain comme Gabriel Garcia Marquez par exemple, c'est son extraordinaire talent à nous la faire vivre comme une expérience entière, à la fois intellectuelle et corporelle, si intense, presque douloureuse. S'y trouve illuminé le sens profond de la vie humaine. Par comparaison, on ne trouvera rien de tel chez Dany Laferrière, chez qui la nostalgie, très présente, est prudemment tenue sous observation, n'investit jamais totalement le rapport à la réalité. Laferrière garde toujours ouverte une porte par où fuir.

Tout en bas de cette échelle de l'intensité nostalgique, je placerais un roman comme Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie. Là, comme chez les deux autres, les personnages vivent des expériences qui les transforment et les aliènent à ce qu'ils étaient dans leur vie antérieure. Mais leur retour au pays natal n'exprime aucune nostalgie et, d'ailleurs, leur conscience de la durée est purement factuelle et désincarnée. Tout se passe, chez Adichie, dans la minceur et la pauvreté existentielle d'un présent qui se superpose au présent d'avant. En cela, l'auteure se montre un reflet assez fidèle de notre époque

#littératurels 

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L’histoire se passe aux confins orientaux de la Russie, dans la vallée de la Bikine (kraï du Primorié), autour du village de Sobolonié. Elle met en scène des Autochtones et des Russes, tous pauvres, tous dépendants de la taïga pour leur survie. Le titre nous en donne le protagoniste : Le Tigre. Une histoire de survie dans la taïga ; un roman remarquable, qui n’en est pas tout à fait un.

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Complètement freakant :

« 58% des espèces de vertébrés ont disparu de la planète entre 1970 et 2012, alerte le WWF dans l’édition 2016 de son rapport Planète vivante, dévoilée ce 27 octobre. Les populations d’eau douce sont les plus menacées.

» [...] Globalement, la perte des habitats représente toujours la première menace pour les vertébrés, à cause de l’agriculture et de l’exploitation forestière non soutenables, mais aussi des changements d’affectation des systèmes d’eau douce. »

Plus précisément, la baisse est de 36 % chez les espèces marines, de 38 % chez les espèces terrestres, et de... 81 % chez les espèces vivant dans les eaux douces !

#environnementls #biodiversitéls #eauls 

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L’appropriation culturelle. Il en a été question dernièrement, quand une école d’Outremont a consacré sa journée de rentrée scolaire aux « cultures autochtones », en affublant les jeunes élèves de coiffes à plumes caricaturales, et ce, à des fins « strictement pédagogiques » https://goo.gl/XuAQB5

Dans son essai Histoire(s) et vérité(s), Thomas King, lui-même d’origine cherokee, grecque et allemande, montre que cette appropriation est une constante des relations entre Blancs et Indiens. Aux Indiens réels -- ceux-là éliminés autant que possible, par des moyens militaires ou législatifs -- regroupés en tribus, chacune ayant sa langue, sa culture, son territoire, son histoire, elle substitue un « Indien singulier, à demi historique, ami de l’homme blanc, fort, brave, honnête et noble », (p. 69) une « figure mythique [pouvant] refléter la force et la liberté d’un continent émergent ». (p. 66)

Encore plus significativement à mes yeux, cette appropriation culturelle permet aux colons blancs, étrangers en terre d’Amérique, de « s’imaginer comme des éléments légitimes de l’histoire ancienne du continent ». (p. 68) King rapporte ces exemples :

« En 1773, des Mohawks ont mené une expédition guerrière dans les rues de Boston et se sont rendus au port. Ils ont pris le Dartmouth à l’abordage et ont passé les trois heures suivantes à balancer la cargaison du bateau par-dessus bord. » (p. 67) En se déguisant en Mohawks, les insurgés de ce qui sera appelé le Boston Tea Party affirment leur américanité face au pouvoir anglais considéré, en quelque sorte, comme étranger. « Pendant que les colons paysans du XVIIIe siècle se déguisaient en Indiens pour dramatiser leurs doléances économiques et politiques, des organisations fraternelles plus urbaines et plus riches, comme la société Tammany, la société des Red Men et ­l’Improved Order of Red Men, exploitaient le thème de l’Indien pour ancrer leur ordre à une histoire américaine. Comme leurs cousins de la campagne, plus turbulents, les membres de ces fraternités se costumaient en vrais Indiens. Sauf qu’eux ne le faisaient pas pour manifester, mais pour célébrer. » (p. 68)

Il est frappant de constater que, encore aujourd’hui, ce besoin d’appartenance soit aussi prégnant. Un auteur comme Jim Harrison peut bien faire toute la place à l’Histoire, aux Indiens réels, son roman Dalva est absolument hanté par la quête existentielle d’une américanité authentique, quête qui passe par le corps, le mouvement et le métissage... et, il me semble, un certain imaginaire de l'Indien. Faudrait-il y voir un acte d’appropriation ? Cette question me tourne dans la tête. 
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