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German ARCE ROSS
German Arce Ross, psychanalyste, écrivain, libre-penseur, blogger
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On débute toujours un deuil dans la mesure où on se trouve sans objet. Mais, paradoxalement, il n’y a pas de deuil sans objet. Tout processus de deuil normal, pathologique ou anticipé, s’effectue sur la base inévitable d’un objet perdu, à perdre ou en déperdition. Et ce qui est curieux, c’est que le deuil s’appuie sur une série d’objets pour symboliser l’absence de l’objet aimé.

Un tel paradoxe est possible car, parfois sans transition, la perte impose au sujet désirant une disjonction entre l’objet d’amour et l’attachement affectif, ou l’investissement libidinal, qui lui est corrélé. Cela produit donc une dissociation entre l’objet de la perte et l’attachement qui devient contrarié. L’objet extérieur est peut-être perdu mais l’objet psychique demeure présent. Le premier est un objet absent tandis que le second est l’absence elle-même, en tant qu’objet psychique nouveau. Autrement dit, pour dépasser la problématique de l’objet absent, le sujet s’appuie sur un autre objet qui est l’absence elle-même.

Le problème du deuil est que la perte de l’objet produit le dédoublement de l’objet aimé, d’une part, en objet-déchet ou en objet de ruine et, d’autre part, en amour ruiné. Cet objet anciennement aimé —réduit au statut d’objet de ruine mais malgré tout encore aimé—, devient le vestige de l’amour d’une époque. Un tel vestige de ce qui a été vient hanter l’amour qui doit cesser de lui être associé. Nous avons ainsi, d’un côté, les vestiges secondaires, pourtant non moins matériels, de l’objet perdu, et, de l’autre côté, ce qui a été mais qui reste encore vivant, malgré l’absence de l’objet.

Le travail du deuil veut dire qu’entre les vestiges ou les traces psychiques de l’objet perdu et l’attachement libidinal qui leur demeure corrélé, sont créés de nouveaux objets pour faire disparaître l’association affective qui n’a plus lieu d’être. Ainsi, entre les vestiges de la perte et l’absence de l’objet, il y a les objets du deuil.

http://www.psychanalysevideoblog.com/ruines-psychiques-parmi-objets-deuil-design/

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Objets novateurs du deuil et du design

Parvenir à construire un nouveau désir — contre vents et marées, malgré tout le contingent affectif qui nous retient dans le passé —, implique forcément remettre les choses en ordre pour apaiser l’angoisse, la colère, la honte parfois, la douleur et surtout la grande période de tristesse liée à la perte. Le nouveau désir en fin de deuil compacte, en lui, tout ce travail affectif et émotionnel de la même manière que le design produit des objets novateurs, parfois très avant-garde, mais qui comportent inévitablement une très grande nostalgie.

En effet, dans le design, dans l’architecture, dans l’urbanisme ou dans la décoration, on combine le Zeitgeist d’une époque perdue avec le Zeitgeist d’aujourd’hui. Par exemple, la voiture dite Coccinelle, fabriquée par Volkswagen, a été reprise et refondée avec un tout nouveau design lequel rappelle à merveille, avec les nouvelles fonctionnalités des voitures actuelles, l’esprit d’une époque. Il s’agit, à mon avis, d’un design réussi mais également d’un deuil réussi.

Dans la réussite du processus créatif, on reconnaît, dans un nouveau design surprenant, des éléments du passé qui, combinés aux actuels, se sont progressivement modifiés en un retour éclatant et inattendu de l’objet perdu dans l’objet de l’avenir.

Dans le design, comme dans le deuil, il ne s’agit pas de maquillage, il ne s’agit pas pas d’un travail cosmétique, mais d’une véritable innovation, d’un véritable nouvel objet. Il s’agit d’une autre narration qui inclut, dans les éléments repris du passé, la réalité de la perte où existait un ancien nouvel amour ayant inévitablement vieilli et ayant malheureusement disparu. Mais, combiné aux éléments actuels, ce processus inédit permet que le sujet rêve à nouveau et projette ses rêves et ses désirs, ainsi libérés, vers l’avenir.

Ce processus du design réussi donne ainsi le ton, le goût ou le tour de main, de ce qui se passe dans un deuil également réussi. N’étant jamais ni complet ni exhaustif, le deuil, comme le design, est logiquement ou réussi ou raté.

Cela veut dire que le deuil, comme le design, n’est jamais un processus totalisant, mais une recherche de désir et de narration sans cesse renouvelée.

Paris, le 15 mai 2017

https://youtu.be/eooHh230p-4

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Pour Freud, sans aucune ambigüité, la libération totale de la sexualité — à condition qu’elle soit vraiment possible — équivaudrait à la destruction de la famille laquelle est cependant strictement nécessaire pour ce qu’on peut appeler, avec Freud, le lien de civilisation.

L’une des questions essentielles dans le procès de civilisation dont parle Freud et que j’appelle du terme de lien de civilisation est le fait que la famille fonctionne surtout pour interdire la vie sexuelle des enfants. C’est sur cet interdit — contraire à la protosexualité et évidemment à toute velléité pédophile dont l’inceste — que repose le socle de tout l’édifice civilisatoire occidental.

http://www.psychanalysevideoblog.com/destruction-de-famille-occidentale-selon-freud/

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Objets processuels : vers un nouvel affect ?

Le sujet quitte désormais la phase où il y a eu un arrêt de la narration de sa vie aussi bien que l’adhérence à une image fixe en lien étroit à la valeur affective où la perte était retenue. Presque tous les affects de l’historicité de sa vie étaient également retenus à ce point de représentation de la perte, sauf évidemment la colère et un type d’angoisse liée à la rétention de la négation de la perte. Désormais, cependant, le sujet accède à une nouvelle narration de sa vie qui englobe la perte et surtout la douleur provenant de la perte.

Pour cela, il lui faut s’entourer d’objets dits processuels qui vont l’aider à “processer”, à élaborer en procès psychique, l’événement de perte, c’est-à-dire, ce qui a immédiatement précédé et ce qui a immédiatement suivi le moment crucial et douloureux de la connaissance de la perte. Le sujet viendra notamment à s’intéresser au contenu que ces objets peuvent posséder en termes de projection vers l’avenir. Mais si le sujet peut se diriger à nouveau vers l’avenir, c’est forcément parce que, grâce aux objets processuels, il prend désormais en compte un passé marqué d’une scansion intrusive dans sa narration psychique. Il passe ainsi de la matière inerte et immuable des objets négateurs vers le savoir, vers l’espoir et éventuellement vers l’enthousiasme que les objets processuels peuvent contenir, malgré ou grâce à la nostalgie.

D’ailleurs, si la nostalgie — compagne psychomotrice de la tristesse — est un retour incessant de la douleur, c’est en tant que cette douleur se processe autrement dans la mémoire affective inconsciente. Elle s’élabore comme si elle poussait le sujet à se placer sur une spirale rappelant la perte sauf qu’à un étage chaque fois plus élevé.

C’est à ce propos que l’on pourrait se demander — de façon légitime, me semble-t-il — si les objets processuels, qui ne sont en fait que des objets de douleur, peuvent également être conçus comme des objets de pitié. Peut-on imaginer que la valeur de la nostalgie dans la tristesse équivaut à l’apport d’un affect nouveau, à savoir l’affect d’une profonde pitié de soi ?

Objets sacrificiels : quelque chose à perdre ?

Les objets sacrificiels ont, en général, une fonction positive car ils favorisent matérialisent l’accomplissement du travail de deuil et préparent l’espace psychique pour la renaissance d’un désir nouveau.

Cependant, ils peuvent aussi relancer la problématique du deuil sans passer au désir nouveau. C’est le cas, par exemple, lorsque le sujet endeuillé a malencontreusement localisé, dans le sens de Bowlby, l’objet perdu chez un animal domestique par exemple. Si un petit chien est devenu l’objet fétiche de la perte et qu’il vient également à disparaître, sa perte pourra devenir le début d’un deuil chronique dont l’issue est renvoyée inlassablement à d’autres objets.

Une autre version malsaine de l’objet sacrificiel existe lorsque l’identité du mort est attribuée à un nouvel enfant par un parent en deuil (Bowlby, p. 211). C’est le cas souvent, par exemple, lorsque la naissance d’un enfant suit immédiatement la mort d’un enfant, surtout d’enfant du même sexe.

Objets novateurs : un nouvel amour ?

Il s’agit d'objets créés en fonction du Zeitgeist, c’est-à-dire qu’ils apportent une reconstruction du désir, sour la forme d’un nouvel amour, d’un nouveau design qui, avec du vieux et du déjà perdu, produisent du neuf, de l’inédit, de l’inattendu.

C’est la période d’une création fertile où on recommence à inventer, à créer, à faire des projets et à les mettre à exécution. Un nouveau design psychique, une nouvelle d’architecture de vie, une nouvelle décoration émotionnelle, un nouvel urbanisme affectif, tous des objets d’un pragmatisme inédit, apparaissent en apportant des perspectives insoupçonnées jusqu’alors.

Le sujet en fin de deuil passe à dessiner un nouveau layout inconscient de sa vie et s’y installe avec désir et plaisir. Le socle d’un passé perdu et même les ruines mélancoliques ont été utilisés et modifiées pour créer un horizon ouvert et novateur. Mais cette production n’aboutit que selon le style par lequel le travail de deuil a pu finalement processer l’objet perdu.

Paris, le 15 mai 2017

https://m.youtube.com/watch?v=fI0cb02vOdQ

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Objets fétichisés

Dans la mesure où il y a désormais une reconnaissance de la réalité de la perte et puisque l’apparition de celle-ci, pourtant dans le cadre d’un “oui, mais…”, devient une jouissance à exploiter, les objets négateurs et les objets phobicisés sont progressivement substitués par des objets fétichisés.

Grâce à la force d’une colère dirigée implicitement contre le disparu, l’endeuillé cherche inconsciemment à le retrouver, ou au moins à garder une trace inaltérable de celui-ci. Cette tentative désespérée de préserver paradoxalement la souffrance de la perte comme une valeur de jouissance s’exerce d’abord par le moyen d’une multitude d’images, de ressemblances, d’analogies, de visions, d’illusions et même d’hallucinations.

Le sujet se sent soi-même divisé, altéré dans sa capacité de perception, de conscience, de concentration, ou dans un état d’inquiétante étrangeté concernant l’environnement, comme si on jouait un rôle et que la réalité n’était qu’un film de science fiction. Il peut avoir par exemple l’impression de revoir l’être disparu chez quelqu’un qui a un geste, un visage, une silhouette, une odeur ou une voix lui ressemblant. Et, malgré toute évidence rationnelle, il veut retenir cette image indélébile projetée et repérée dans le spectacle d’un monde devenu brutalement indifférent.

Quelques uns de ces objets fétichisés peuvent aussi être appelés objets sanctuarisés étant donné qu’ils deviennent vite la cible de rituels individuels et inavouables et qu’ils sont habillés d’une aura mystérieuse de sacré. Devenus sanctuarisés, ces objets auparavant fétichisés —qui ne sont, en général, que des traces de la période précédant la perte—, ont le rôle de garder (trop) intact un aspect partiel et figé de la mémoire. C’est pour cela qu’en tant que tentative de nier la souffrance de la perte, dans la sanctuarisation de la perte il s’agit d’une mémoire fonctionnant comme une prison de la conscience. L’hommage permanent devient le mausolée où s’enferme le sujet, sans pouvoir crier sa douleur pour de bon.

J’ai un exemple de ces objets sanctuarisés dans mon histoire familiale, notamment l’épisode du dernier noeud de la cravate de mon grand-père que mon père gardait comme une relique entre ses chemises et sa collection de cravates.

Ces objets inertes appartiennent à la période “pensée magique”, à la partie “colère” et à l’étape “refus d’acceptation” du processus de deuil. La chambre du mort tel qu’il l’à laissé en partant, avec ses vêtements et sa décoration inchangés, ce sont des objets anti-design, des objets figés dans le temps et dans l’espace, des objets anti-sacrifice. Ce sont des ruines psychiques laissées par une vie qui a fatalement disparu, ce sont des traces involontaires d’une possession devenue abruptement désuète, des signes désormais d’un état d’abandon ou de mort, des vestiges sans aucun souffle de vie ni utilité pragmatique.

Avec les objets fétichisés et les objets sanctuarisés, on ne tente plus de nier l’absence de l’objet d’amour, puisque le fétiche et le sanctuaire sont déjà, en quelque sorte, les premiers pas pour accepter la perte. Le problème étant qu’il s’agit maintenant de nier la souffrance affective qui en découle. Toutefois, paradoxalement, en agissant de la sorte, on la retient en soi et c’est à ce moment-là que peuvent être expulsés lesdits objets de douleur ou de pitié de soi.

Le travail accompli des objets fétichisés et des objets sanctuarisés mènera ainsi le sujet à vivre un véritable premier moment d’extériorisation de la douleur morale, celle qui deviendra pour un temps sa terrible partenaire. Ceci, dans la mesure où le début de l’extériorisation de la douleur psychique et sa transformation en tristesse ne sont pas suffisants, loin de là, pour résorber sa force et sa profondeur.

Pour cela, des nouveaux objets —des objets d’une douleur morale consacrée à la perte— seront nécessaires.

Paris, le 15 mai 2017

Bibliographie :

ARCE ROSS, German, « Du deuil anticipé au désir incarné », in: La Foi expectante (Die Gläubige Erwartung). Société Psychanalytique de Tours, Tours, 2007, pp. 57-72

ARCE ROSS, German, « Les Deuils pathologiques ne sont pas maniaco-dépressifs », Divisions subjectives et personnalités multiples. PUR, Rennes, 2001, pp. 227-236

https://youtu.be/KFxWQr7rd4A

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Objets négateurs

Les objets négateurs sont ou bien des masques de la réalité de la perte, ou bien des masques de la valeur affective de la perte.

Lors de l’instant d’absorption du choc émotionnel liée à la conscience de l’événement, il se produit souvent, tout d’abord, une tendance à refuser et à nier la réalité de la perte. Cet instant négateur est régulièrement suivi d’une phase dans laquelle se produit, assez rapidement, une décharge affective où pointe la première expression de la douleur psychique, dont le cri signe le ton inaugural de ce que seront plus tard les pleurs de chagrin.

C’est contre la douleur, qui risque de le déstabiliser profondément, que le sujet tente inconsciemment de se défendre en cherchant à commettre tout un tas d’actions diverses et parfois farfelues. Elles sont centrées autour d’objets variés de satisfactions substitutives, ou artificielles, qui ont le rôle de masquer la réalité de la perte.

Il s’agit ainsi, par exemple, d’objets matériels que le sujet se met à consommer, ou tout simplement accumule, lors d’achats excessifs et irrationnels, tels que des vêtements non nécessaires, des livres qu’il ne lira jamais, des objets de décoration les plus variés et incongrus. C’est-à-dire que le sujet se lance dans un programme de shopping inutile en choisissant aussi des objets qu’on consomme oralement mais de manière compulsive, comme l’alcool, les drogues, les aliments ou les médicaments euphorisants.

Aux dépenses compulsives et à l’alimentation perturbée et obsédante s’ajoutent également quelques objets psychiques qui sont clairement et momentanément négateurs de la valeur de la perte, tels que les actions inconséquentes et inadaptées à la situation de perte comme faire la fête, complimenter des personnes inconnues dans la rue, faire des blagues excessives, communiquer de façon trop expressive, et même pathétique, le sentiment triomphaliste qui envahit le sujet.

Ces objets négateurs de la perte sont les tout premiers objets qui préparent la base du travail de deuil, en ce sens qu’avant l’affirmation du vide et de l’absence, se situe la négation comme inversion logique de la perte.

Objets phobicisés

Entre les deux moments qui préparent le deuil, à savoir l’instant de négation de la perte et le cri de douleur, par où on expulse le contingent sensitif du choc émotionnel, on peut facilement observer également une nette mais relativement courte explosion de colère

La colère peut éventuellement amener le sujet endeuillé à accuser certaines personnes d’avoir été responsables de l’injustice de la perte (les médecins, par exemple). Mais le véritable objet de cette intense bien qu’éphémère colère —si elle a lieu en tant que moment inaugural du choc émotionnel– reste, de préférence, tout ce qui peut évoquer ou représenter l’image de l’être aimé.

Dans certains cas, le sujet endeuillé peut s’acharner sur quelques objets représentant l’injuste abandon de l’être aimé qui laisse le sujet sans défenses face à sa terrible solitude. La colère peut, par exemple, prendre comme cible des objets d’utilisation quotidienne ayant appartenu mutuellement à l’être aimé et à l’endeuillé.

En effet, la colère est une décharge affective primaire et elle produit aussi, dans la réalité, un espace de décharge par où vont transiter les déchets représentant le cadavre réel du disparu. La colère pousse ainsi à jeter de manière impulsive, à détruire sans raison, à dégrader sans méthode, à casser et à supprimer de son entourage, sans ménagement, les personnes et mille et un objets, désormais, phobicisés, qui étaient, il n’y a pas si longtemps, au coeur de la relation avec le disparu.

La cible phobique est un moyen émotionnel à deux versants : d’un côté, il y a une tendance à se détacher des restes matériels qui évoquent le disparu. En même temps, d’un autre côté, ces mêmes objets, ou restes matériels, lui permettent de satisfaire de façon presque hallucinatoire la fantaisie de retrouver enfin le disparu.

En toute logique, d’ailleurs, la formule est, reste et sera celle valable pour la fin du deuil : d’une certaine façon, rencontrer un nouvel objet d’amour n’est que retrouver l’objet perdu.

Paris, le 15 mai 2017

Bibliographie :

ARCE ROSS, German, « Du deuil anticipé au désir incarné », in: La Foi expectante (Die Gläubige Erwartung). Société Psychanalytique de Tours, Tours, 2007, pp. 57-72

ARCE ROSS, German, « Les Deuils pathologiques ne sont pas maniaco-dépressifs », Divisions subjectives et personnalités multiples. PUR, Rennes, 2001, pp. 227-236

https://youtu.be/zp_iDweQJb0

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Des temps logiques aux espaces topologiques du deuil.

Dans d’autres travaux, j’ai eu l’occasion d’étudier les diverses étapes qui composent le travail de deuil. Ces étapes font émerger ou s’exercent sur des objets précis qu’ont peut facilement identifier.

Cependant, pour qu’un patient mette en place et mène à bien le travail de deuil sous transfert, je n’ai à proposer, en tant que psychanalyste, aucun objet matériel ou physique, aucun objet extérieur, en dehors évidemment d’une parole encadrée par le déploiement de la problématique du sujet.

Cela étant dit, je peux témoigner que, côté analysant, il y a plusieurs objets psychiques, qu’ils soient intimes ou extimes voire même extérieurs, ou matériels, qui sont proposés, apportés, imposés et parfois directement fabriqués par les divers temps logiques du deuil. Ces objets, liés aux divers moments de la perte et produits, à quatre mains, par le travail du deuil transférentiel, finissent par être installés dans un réarrangement inédit du désir.

En conséquence, les objets de chaque nouveau décor, ou de chaque réaménagement de l’espace, aussi bien que les personnages inconnus et placés dans des mises en scène inédites et renouvelées, scandent les temps logiques du travail de deuil et constituent le scénario novateur pour un design original du désir.

Comme l’ont avancé quelques psychanalystes et psychiatres, le temps et l’espace dominent en grande partie la profusion des signes, des troubles et des symptômes de la psychopathologie en général. À certains moments, ils peuvent aussi être combinés synchroniquement pour contribuer à la résolution des problématiques posées. Mais il y a aussi des cas où le temps et l’espace sont disjoints de façon diachronique ou topologique.

De façon générale, on considère également que c’est, en grande mesure, le temps qui aide à l’oubli des attachements liés au deuil avec le risque cependant qu’il ne se produise qu’une accommodation symptomatique tenant lieu de résolution factice. Dans ces cas, il se trouve parfois qu’on a négligé la problématique liée à l’espace.

Ainsi, par exemple, en 1933, Ludwig Binswanger, dans Le Problème de l’espace en psychopathologie (Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1998), considère que, selon ses dispositions thymiques, un sujet peut osciller d’un élargissement trop important à un resserrement sans profondeur de l’espace, alors que, bien souvent, il faut à un moment ou à un autre localiser ou effectuer un véritable ancrage au coeur, au centre, du terrain pour le travailler. Les termes de planification, destruction, nettoyage du terrain, réutilisation des vestiges, construction, etc., comme dans l’architecture ou dans le travail du styliste ou du designer, peuvent tout à fait convenir à une description du travail de deuil sous transfert.

Nous pouvons parler de six types d’objets matériels, qui sont au fond psychiques, lesquels seraient intrinsèquement liés aux grandes étapes du travail de deuil normal ou sous transfert.

Les trois premiers types d’objets, à savoir les objets négateurs, les objets phobicisés et les objets fétichisés, oeuvrent soit pour une négation de la perte, soit pour un négation de la souffrance liée à la perte.

Tandis que les trois derniers objets, c’est-à-dire les objets processuels, les objets sacrificiels et les objets novateurs, concernent au contraire l’affirmation de la souffrance de perte.

Paris, le 15 mai 2017

Bibliographie :

ARCE ROSS, German, « Du deuil anticipé au désir incarné », in: La Foi expectante (Die Gläubige Erwartung). Société Psychanalytique de Tours, Tours, 2007, pp. 57-72

ARCE ROSS, German, « Les Deuils pathologiques ne sont pas maniaco-dépressifs », Divisions subjectives et personnalités multiples. PUR, Rennes, 2001, pp. 227-236

https://youtu.be/xrB_zsej7jc

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Quels liens peuvent exister entre les objets du deuil et les objets du design ?

On débute toujours un deuil dans la mesure où on s’est trouvé sans objet. Mais, paradoxalement, il n’y a pas de deuil sans objet. Tout processus de deuil normal, pathologique ou anticipé, s’effectue toujours sur la base inévitable d’un objet perdu, à perdre ou en déperdition. Et ce qui est curieux, c’est que le deuil s’appuie sur une série d’objets pour travailler sur l’absence de l’objet aimé.

Un tel paradoxe est possible car, parfois sans transition, la perte impose au sujet désirant une disjonction entre l’objet d’amour et l’attachement affectif, ou l’investissement libidinal, qui lui est corrélé. Cela produit donc une dissociation entre l’objet de la perte et l’attachement qui devient contrarié. L’objet extérieur est peut-être perdu mais l’objet psychique demeure présent.

Le premier est un objet absent tandis que le second est l’absence elle-même en tant qu’objet psychique nouveau. Autrement dit, pour dépasser la problématique de l’objet absent, le sujet s’appuie sur un autre objet qui est l’absence elle-même.

Le problème du deuil est que la perte de l’objet produit le dédoublement de l’objet aimé en objet-déchet ou en objet de ruine, d’une part, et en amour ruiné, d’autre part. Cet objet anciennement aimé —réduit au statut d’objet de ruine mais malgré tout encore aimé—, devient le vestige de l’amour d’une époque. Un tel vestige de ce qui a été vient hanter l’amour qui doit cesser de lui être associé.

Nous avons ainsi, d’un côté, les vestiges secondaires, pourtant non moins matériels, de l’objet perdu, et, de l’autre côté, ce qui a été mais qui reste encore vivant, malgré l’absence de l’objet.

Le travail du deuil veut dire qu’entre les vestiges ou les traces psychiques de l’objet perdu et l’attachement libidinal qui leur demeure corrélé, sont créés de nouveaux objets pour faire disparaître l’association affective qui n’a plus lieu d’être.

Entre les vestiges de la perte et l’absence de l’objet, il y a les objets du deuil.

Paris, le 15 mai 2017

https://youtu.be/JMN_IxAbMDQ

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Interview accordée à la journaliste Virginie Salmen pour l’émission “la Matinale” d’Europe 1, du mardi 9 mai 2017.

Le problème de cette expérimentation, me semble-t-il, pourra venir surtout de la qualité de formation universitaire, clinique, pratique et surtout personnelle du psychologue clinicien. Déjà, toutes les formations universitaires ne s’équivalent pas, notamment en termes de connaissances de psychopathologie. Mais, en outre, il y a aussi des grandes différences dans la formation personnelle, clinique et transférentielle de chaque psychologue clinicien.

Il y a des psychologues qui ne savent pratiquement rien faire d’autre qu’appliquer des tests inutiles (comme tous les tests psychologiques), effectuer des évaluations comportementales ou des descriptions en surface. Alors qu’il y a d’autres qui sont très bien formés en termes de logique clinique, de maniement transférentiel, de psychopathologie et de pratique thérapeutique.

Ces derniers se trouvent plus facilement chez ceux qui ont effectué une formation dans une université où le cursus psychanalytique et psychopathologique est suffisamment développé, chez ceux qui ont développé une véritable pratique clinique contrôlée par des tiers —notamment ceux qui ont exercé en institution souvent pendant des années—, chez ceux qui ont suivi une formation théorique dans une société ou école psychanalytique, chez ceux qui ont effectué ou effectuent encore une véritable analyse personnelle ou didactique, et, in fine, chez ceux qui ont eu le temps de vivre et de mûrir en termes personnels. C’est-à-dire que nous pourrions plus facilement trouver ce type de psychologue chez ceux autour de la trentaine.

Les médecins généralistes sont bien placés pour dispatcher les cas vers les psychologues cliniciens et les psychanalystes, car ils occupent souvent une place privilégiée dans la plainte que les parents et les enfants peuvent adresser à un sujet supposé être une autorité scientifique. Cela, tout en sachant que notre démarche psychothérapeutique n’est en rien médicale et que la question psychopathologique n’est pas à résoudre par des médicaments. En ce sens, si un médecin adresse un patient à un psychologue clinicien c’est qu’il sait que l’aspect somatique de son patient n’est qu’une réaction secondaire à un noyau psychique et inconscient qui perturbe profondément l’équilibre du sujet.

Quels seraient les symptômes plus fréquents chez les adolescents ?

Pendant les premières douze séances proposées, ont peut au moins poser les axes essentiels pour un travail ultérieur sur des questions touchant un enfant qui voit son corps se modifier en être pubère.

Les symptômes que l’on rencontre le plus fréquemment chez les adolescents sont les états dépressifs, les troubles de l’alimentation, les toxicomanies, l’alcoolisme, l’addiction aux jeux vidéo, les dépendances à la pornographie, les agressions sexuelles, les troubles de l’identité personnelle, les troubles de l’identité sexuelle, aussi bien que le sentiment d’insécurité ou d’incompréhension dans l’expérience amoureuse.

Ces questions sont plus fréquentes chez les adolescents parce que les ombres et les traces du vécu intime avec les problématiques des parents sont encore très présentes dans la vie du sujet, beaucoup plus que chez les adultes. Lors de cette période, on peut souvent éprouver, de façon très aigüe, plein de ressentiments, de déceptions, de frustrations, de privations, d’insatisfactions, qui méritent une élaboration symbolique approfondie.

German Arce Ross, Paris, le 8 mai 2017

https://youtu.be/OZOQrnGwj-Y

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Interview accordée à la journaliste Virginie Salmen pour l’émission “la Matinale” d’Europe 1, du mardi 9 mai 2017.

Le Décret n° 2017-813, du 5 mai 2017 relatif aux expérimentations visant à organiser la prise en charge de la souffrance psychique des jeunes, « détermine les modalités et les conditions de mise en œuvre des expérimentations visant à organiser la prise en charge de la souffrance psychique des jeunes de 11 à 21 ans. Le décret définit les modalités d'accès à la consultation médicale d'évaluation et à la prescription de consultations psychologiques prises en charge dans la limite d'un forfait pour le jeune et les titulaires de l'autorité parentale », c’est-à-dire un total de 12 séances de psychothérapie.

En quoi le remboursement de douze séances de psychothérapie peut aider les enfants et les jeunes ?

Ce décret a beaucoup d’intérêt pour une population d’enfants et de jeunes en souffrance qui n’a pas les moyens de profiter de la psychothérapie. Cependant, il y a évidemment plusieurs versions possibles pour interpréter ce décret mais, en tant qu’expérimentation ou comme premier essai, je le trouve très positif.

La pré-puberté et la puberté constituent une période charnière de notre vie. Notamment parce qu’il s’agit d’un moment crucial où la période si riche, ou si convulsionnée parfois, de notre enfance exerce de plein fouet ses forces inconscientes lors des transformations corporelles et psychiques si variées. Lors de cette période, des questions cruciales se posent et elles exigent des réponses très personnelles.

Quel impact peut avoir le fait que ce soit des médecins qui prescrivent la psychothérapie ?

Il me semble que le fait que ce soit des médecins qui prescrivent une période d’essai pour la psychothérapie n’a pas vraiment une importance cruciale. Cette prescription, ou cet appel, aux psychologues et aux psychanalystes pour quelques séances de psychothérapie, pourrait être faite aussi d’ailleurs par des professeurs d’école, par des éducateurs ou par des juges, voire par des institutions comme l’Aide sociale à l’enfance ou la PJJ.

Cela dit, les médecins généralistes et les pédiatres sont très bien placés —parfois plus que les autres professionnels— pour recevoir les premières plaintes ou percevoir les premiers indices d’une souffrance psychique ayant des effets dans le corps, dans les relations interpersonnelles ou dans la performance scolaire de l’enfant et de l’adolescent.

Les questions que les enfants et les adolescents se posent sont, en général, les suivantes. Qu’est-ce que cela veut dire le passage à l’adulte pour moi en fonction du récit que je veux accorder à ma vie ? Qu’est-ce que je fais de mon corps qui change autant et si vite ? Comment faire avec la sexualité, avec l’identité sexuelle, avec l’érotisme partagé, avec l’amour ? Comment je peux m’orienter pour la préparation vers la vie professionnelle ? Quel sens donner à ma vie et comment répondre aux angoisses qui peuvent exister en fonction du fait que l’être humain est mortel ?

Mais toutes ces questions se déclinent de façon très singulière selon l’histoire familiale et en fonction des événements vécus, parfois insuffisamment élaborées symboliquement, lors de la vie familiale entre parents et enfants. Le sujet en devenir adulte est souvent pris entre les forces sombres de l’histoire familiale et inter-générationnelles, d’une part, et les attentes, désirs, fantaisies et rêves de sa propre narration subjective, d’autre part. Nous devons éviter là, si possible, les choix forcés, producteurs de névroses futures.

Quel apport nouveau peut avoir cette expérimentation, qui se fera vis-à-vis d’enfants et de jeunes défavorisés dans des communes comme Trappes ou Les Muraux, vis-à-vis des dispositifs institutionnels qui existent déjà ?

Il m’est arrivé d’exercer pendant des années une supervision clinique vis-à-vis du travail psycho-éducatif de rue dans une institution d’insertion sociale, à Trappes. Nous y avions observé, lors de cette longue et riche expérience, des graves problèmes de transculturation, doublées par des violences faites aux jeunes, par un manque d’intégration sociale, scolaire et professionnelle, par de la délinquance, la toxicomanie, l’alcoolisme, etc.

Si cette population de jeunes peut profiter de quelques séances de psychothérapie, elle pourra entr’apercevoir autrement la grande souffrance des familles dont elle est issue, ce qui est beaucoup plus difficile à effectuer dans un hôpital ou dans une institution du milieu associatif.

German Arce Ross, Paris, le 8 mai 2017

https://youtu.be/ftLjlTdCS4I
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